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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Glané sur la toile (20) : « Faire pousser des légumes sans eau, c'est possible »

18 Septembre 2015 , Rédigé par Seppi Publié dans #Semences, #critique de l'information

Glané sur la toile (20) : « Faire pousser des légumes sans eau, c'est possible »

 

 

Le journal de 20h de France 2 du lundi 7 septembre 2015 comportait un « document » dont on doit se demander s'il ne s'agissait pas plutôt d'un infomercial ou d'un publireportage pour les « semences paysannes »[1]. Cinq longues minutes et quarante secondes de perles agronomiques, génétiques, économiques et, en dernière analyse, sociales.

 

Ça commence par un producteur qui ferait pousser des légumes magnifiques... « sans une goutte d'eau, en pleine sécheresse ». Le journaliste gobe... non pas les légumes, mais le bobard ! Comment ? Un maraîcher (?) de la région de Béziers aurait trouvé une martingale horticole qui aurait échappé pendant des siècles aux cultivateurs des régions sèches (vraiment sèches) et des décennies aux agronomes, pourtant réputés, israéliens ?

 

Nous ne ferons pas l'analyse de toutes les âneries qui ont été proférées. Nous ne pouvons, en revanche que souligner, en le regrettant, que ce genre de discours a reçu la caution scientifique de l'Institut national de la recherche agronomique (INRA), par la voix de Mme Isabelle Goldringer. Le journaliste énonce doctement :

 

« Selon elle, utiliser des semences paysannes permet de faire pousser légumes et céréales partout en France sans irrigation. »

 

A-t-il (et elle) conscience du fait que l'essentiel de l'agriculture, en France, est mené sans irrigation avec des semences qui ne répondent pas à la notion de « paysannes » ? A-t-il (et elle) conscience du fait, inversement, qu'il y a beaucoup de jardiniers amateurs qui produisent à partir de leurs propres semences et qui savent parfaitement que, pour avoir une récolte, ils doivent arroser ?

 

Mme Goldringer explique ensuite que l'on va obtenir – dans le mode de production que visiblement elle préconise :

 

« pratiquement une variété pour chaque condition, chaque pratique »

 

A-t-elle une perception correcte de la notion de « variété » ? On peut en douter.

 

Le journaliste ajoute cependant, mais c'est noyé dans l'ode à la gloire de l'alter-agriculture :

 

« Seul bémol, les semences paysannes produisent de 30 à 50 % de moins que les semences industrielles irriguées. »

 

Oublions la référence à l'irrigation – visiblement honnie. S'est-il interrogé sur les conséquences qu'aurait une mutation de l'agriculture française vers ce mode de production – que nous qualifierons de moyenâgeux, si ce n'est « post-néolithique » – sur la sécurité alimentaire française ? Ne parlons pas des quelque 9 milliards d'humains que portera la planète en 2050. Aurait-il produit un « reportage » aussi manichéen s'il en avait perçu les conséquences économiques et sociales ?

 

Qu'on s'entende bien. Nous ne dénions à quiconque le droit de produire selon un mode de culture hors norme. Nous ne nions pas non plus que certains peuvent y trouver, pas seulement satisfaction, mais aussi avantage. Nous trouvons que ces modes peuvent être utiles, en particulier, dans le cas présent, pour la conservation et la gestion dynamique des ressources génétiques. Ce qui pose problème, en revanche, en plus des outrances du « reportage », c'est de les jeter en pâture au grand public sans la nécessaire contextualisation.

 

En fait, France 2 n'aura fait que copier, comme c'est souvent le cas avec ce genre de « reportages ».

 

Les « exploits » de M. Pascal Poot ont fait le bonheur de Rue89 au printemps 2015 [2] et de quelques autres feuilles « alternatives ». Le filon a aussi été exploité précédemment par – on s'en serait douté – Arte, sauf erreur en novembre 2014 [3].

 

Sur Rue89, c'est Mme Véronique Chable, ingénieur de recherche à l’INRA-Sad de Rennes qui apporte la caution alterscientifique :

 

« Son principe de base [de M. Poot], c’est de mettre la plante dans les conditions dans lesquelles on a envie qu’elle pousse. On l’a oublié, mais ça a longtemps fait partie du bon sens paysan.

 

« Aujourd’hui, on appelle cela l’hérédité des caractères acquis, en clair il y a une transmission du stress et des caractères positifs des plantes sur plusieurs générations.

 

[...]

 

« La plante fait ses graines après avoir vécu son cycle, donc elle conserve certains aspects acquis. Pascal Poot exploite ça extrêmement bien, ses plantes ne sont pas très différentes des autres au niveau génétique mais elles ont une capacité d’adaptation impressionnante. »

 

N'entrons pas dans le débat du lyssenkisme. Mme Chable a-t-elle vérifié scientifiquement la « capacité d’adaptation impressionnante » pour apporter sa caution, et celle de l'INRA ? Est-ce là une démarche scientifique ?

 

Mais revenons à France 2. Trois éminents scientifiques à la retraite se sont émus – à fort juste titre de ce « reportage » qui tient de la désinformation : M. Alain Deshayes, Directeur de Recherches honoraire de l'INRA ; M. André Gallais ; Professeur honoraire de Génétique et d'Amélioration des plantes, AgroParisTech, membre de l'Académie d'Agriculture ; M. Georges Pelletier, Directeur de Recherches honoraire de l’INRA, Membre de l'Académie des Sciences et de l'Académie d'Agriculture. Ils ont écrit une lettre ouverte à la direction de France 2 [4]. On la trouvera sur le blog de M. Marcel Kuntz.

 

Quel dommage que la lettre n'ait pas été publiée dans un journal de grande audience ! Car il y a urgence à informer le public sur les vraies réalités et les vrais enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, présentes et futures.

 

__________________

 

[1] http://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/metiers/agriculture/faire-pousser-des-legumes-sans-eau-c-est-possible_1074079.html

 

[2] http://rue89.nouvelobs.com/2015/03/09/tomates-sans-eau-ni-pesticide-cette-methode-fascine-les-biologistes-257958

 

[3] www.dailymotion.com/video/x29oeoa_pascal-poot-conservatoire-de-la-tomate-lodeve_webcam?start=69

 

[4] http://www.marcel-kuntz-ogm.fr/2015/09/legumes-sans-eau-france-2-desinforme-encore.html

 

 

 

« Toutes nos variétés sont produites en Bio, en plein air et sélectionnées pour leurs qualités nutritionnelles, leurs qualités gustatives, leurs résistances aux maladies, à la sécheresse ou aux excès d'humidité ainsi que pour leur productivité depuis plus de 20 ans.

 

Le résultat de cette sélection se traduit entre autres par le fait que nos variétés produisent de 10 à 20 fois plus de vitamines, d'antioxidants et de molécules anticancers que les variétés classiques ou hybrides.

 

Nos variétés sont exclusivement anciennes, mais aussi les plus modernes qui soient car nous les améliorons sans cesse. »

 

http://www.lepotagerdesante.com/

 

Comment font-ils pour sélectionner pour la résistance aux excès d'humidité ? Pour avoir 10 à 20 fois plus de vitamines ?

 

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Thibault 21/09/2015 15:11

Hélas, l'avantage des réseaux sociaux c'est de voir apparaitre les jeunes agriculteurs, et aujourd'hui encore j'ai encore vu ce matin des conversations : certains n'ont même plus confiance dans les travaux de l'INRA tellement ils pensent que des militants écolos phagocytent cette institution. C'est dramatique pour la recherche française, la confusion et la méfiance envers l'expertise atteint tout le monde, y compris ceux qui en ont besoin.