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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Phyto-victimes et média-victimes

18 Juillet 2015 , Rédigé par Seppi Publié dans #Pesticides, #Générations futures, #critique de l'information

Phyto-victimes et média-victimes

 

Arsenic et grosses ficelles

 

 

Une stratégie bien rodée

 

La technique est rodée : l'association Phyto-victimes, une succursale de Générations futures, recrute des victimes – réelles ou alléguées – des produits phytosanitaires et contribue à financer leurs actions en justice, menées par un avocat spécialisé, Me François Lafforgue, avec pour contrepartie leur participation à l'action médiatique. Et, dans les médias, il se trouve des amis prêts à prendre le relai sans beaucoup d'esprit critique, ainsi que des suceurs de roue ravis d'amplifier le message avec des articles vite produits grâce au prêt à copier ou paraphraser.

 

 

Reconnaissance en sécurité sociale ne vaut pas preuve au civil et au pénal

 

Pourquoi « réelles ou alléguées » ? C'est que si l'on peut faire un lien statistique entre l'emploi de produits phytosanitaires et certaines maladies dont l'incidence est plus élevée chez les applicateurs que dans le reste de la population, il est quasi impossible de faire le lien de cause à effet dans un cas particulier. On peut écrire la même chose avec, par exemple, les produits d'entretien, même ménagers. Mais « lutter » contre ces produits n'est pas un fond de commerce lucratif ; et hormis Mme Florence Aubenas, il n'y a pas grand monde à s'intéresser aux femmes de ménage.

 

Lorsque survient une maladie, les assurances sociales doivent, le cas échéant, décider si elle est imputable à l'exercice d'une activité particulière et, si les conditions sont remplies, la traiter comme une maladie professionnelle. Le système est ainsi fait – et c'est heureux – que la charge de la preuve est essentiellement limitée à l'exercice de la profession. Contrairement à une opinion répandue, et entretenue par le militantisme associatif et médiatique, une reconnaissance de maladie professionnelle n'est nullement une preuve de causalité.

 

Mais cette reconnaissance – mal interprétée par ignorance ou à dessein – ouvre des perspectives pour les ayants droit directs (les victimes de la maladie) et indirectes (les héritiers) pour aller plus loin, notamment sur le plan judiciaire. Et pour la mouvance anti-pesticides – encore une fois associative et médiatique – de déployer sa comm'.

 

 

Décès par suite de cancer à 70 ans

 

M. James-Bernard Murat, viticulteur à Pujols (Gironde), est décédé à l'âge de 70 ans le 8 décembre 2012 d'un cancer du poumon diagnostiqué en avril 2010. La Mutualité sociale agricole (ou peut-être l'Assurance accidents des exploitants agricoles (AAEXA)) a traité le cas – du point de vue de la couverture sociale – comme une maladie professionnelle.

 

Sa fille, soutenue par Phyto-victimes et Générations futures, a décidé d'aller plus loin. C'est son droit.

 

 

Campagnes médiatiques à répétition

 

Le 11 octobre 2013, Libération publie un article dont le titre ne fait pas dans la dentelle : « Pesticide homicide en Gironde » [1]. C'est que Me Lafforgue a déposé un recours devant la Commission d’accès aux documents administratifs, prélude, était-il écrit à la saisine de la Commission d’indemnisation des victimes d’infractions pénale « pour faire reconnaître la responsabilité des fabricants dans l’apparition du cancer ». Curieuse assertion du journaliste : comme le signale son intitulé, cette commission a un mandat précis. Du reste, l'indemnisation peut être accordée que l'auteur de l'infraction soit connu ou non.

 

Le 18 octobre 2013, Mme Valérie Murat a pu publier un article sur Bastamag au titre accusateur : « Agriculteur, mon père a été victime d’un empoisonnement chronique par l’industrie chimique » [2]. Fixation sur une seule cible... alors qu'il y en a plusieurs dans le texte :

 

« Mais ni les représentants de la chambre d’agriculture, ni les distributeurs, ni les coopératives où [M. Murat] s’approvisionnait ne l’ont informé ou averti que le fait de pulvériser ces produits présentait des dangers pour sa santé. »

 

La fin avril 2015 voit exploser une vraie salve. C'est que Me Lafforgue allait [3] ou avait [4] déposé une plainte au pénal, au Pôle de santé publique du tribunal de grande instance de Paris, pour homicide involontaire, la plainte mentionnant également « l'omission de porter secours, l'abstention délictueuse et le délit de tromperie ». Évidemment les journalistes ont été convoqués devant le tribunal... Et ils ont reproduit le discours à sens unique, essentiellement sans esprit critique.

 

Enfin, le 7 juillet 2015, quelques journaux, dont le Monde [5] et l'Observateur [6], ont remis la sauce. Ce dernier fait aussi très fort par son titre : « Pesticides : l'État et l'agrochimie suspectés d'"homicide involontaire" ». C'est que le procureur a ordonné l'ouverture d'une enquête préliminaire. Cela fait suite à un « communiqué commun » de Phyto-victimes et de Générations futures », mais aussi à des informations de l'AFP [7].

 

 

Le bon sens n'est pas près de nos médias

 

Déclaré coupable

 

On ne saurait reprocher aux médias de publier sur cette affaire. Ce qui est diffusé, quand on réduit les articles à leur vraie substance, c'est de l'information. En revanche, on peut difficilement accepter le manque de recul et d'esprit critique, ainsi que la complaisance envers une source unique de déclarations.

 

On retrouve là un problème récurrent de la médiatisation. « Untel a dit "blablabla" » est une information exacte, quand bien même « blablabla » soit une monstrueuse ânerie. Et, bien sûr, le lectorat a tendance à retenir « blablabla », plutôt que « untel a dit ».

 

À en croire les différents articles, le cancer a été provoqué par l'arsénite de sodium, utilisé pendant de nombreuses années pour lutter contre l'esca, une maladie de la vigne très complexe apparemment due à plusieurs agents cryptogamiques ; et ainsi utilisé parce qu'il n'y avait pas d'alternative. Pour le Monde, l'affaire est entendue dès le premier paragraphe :

 

« Pour la première fois en France, une enquête préliminaire a été ouverte par le pôle santé publique du TGI de Paris pour homicide involontaire après la plainte contre X déposée par la famille d’un vigneron bordelais décédé d’un cancer, provoqué par l’utilisation de pesticides» (C'est nous qui graissons.)

 

Symptomes de l'esca : décoloration internervaire, jaune pour les cépages blancs et rouge bordée de jaune pour les cépages noirs, laissant une bande verte le long des nervures pricipales de la feuille. Ces décolorations peuvent évoluer en nécroses, jusqu'au déssèchement complet et la chute des feuilles à un stade avancé.

 

 

On ne lui a rien dit

 

Il serait fastidieux de faire l'analyse de ces articles et de débusquer toutes les incohérences – lesquelles se retrouvent sans nul doute aussi dans le dossier judiciaire. Voici quelques exemples.

 

« Selon sa fille unique, le viticulteur a utilisé pendant 42 ans, de 1958 à 2000, de l'arsénite de sodium pour traiter ses vignes contre l'esca, une maladie due à des champignons parasites, sans jamais avoir été alerté sur la toxicité de ce produit pour sa santé. » [8]

 

Cela reproduit une affirmation que nous avons déjà citée ci-dessus. Mais qui peut raisonnablement croire que quelqu'un ait pu utiliser de l'arsenic sans savoir que c'était un poison ?

 

Reprenons de l'article qui est chronologiquement le premier de ceux que nous avons cité, celui de Libération [1] :

 

« Effleurant de sa main la vigne, Valérie se remémore les images de son père mélangeant avec son bras les pesticides dans la cuve de la sulfateuse. "Il épandait torse nu sur son tracteur sans cabine, sans gants et sans masques." Comme des milliers de viticulteurs de 1958 à 2000, James Murat épandra des pesticides contenants de l’arsenic pour traiter ses vignes. "C’était écrit là, devant notre nez, lâche, amère, Monique Murat, en désignant une tête de mort figurant sur des bidons de pesticides. Mais de la chambre d’agriculture aux revendeurs, on nous disait qu’il n’y avait rien à craindre.»

 

Le discours s'est affiné depuis lors... il faut bien que la narration vienne en soutien de l'action judiciaire...

 

 

Le poisson rouge gobe... les journalistes aussi

 

Mais cela montre aussi que les journalistes ont écrit comme s'ils avaient une mémoire de poisson rouge [9].

 

Selon le Monde [5] :

 

« Cette plainte au pénal a été déposée, rappellent les ONG, "pour faire la lumière sur ce qui s’est passé et dégager les responsabilités des firmes qui ont commercialisé des produits sans avoir indiqué les risques encourus". "Il s’agit aussi de comprendre la complaisance de l’Etat, qui a continué à homologuer ces produits alors qu’on les savait dangereux.»

 

Une journaliste peut-elle raisonnablement croire qu'il n'y avait pas de logo avec une tête de mort sur des bidons d'arsenic ? Peut-elle raisonnablement « avaler » des déclarations qui signalent une intention (alléguée) de faire la lumière et se poursuivent dans la foulée par des accusations précises ?

 

La plainte est contre X... Mais les produits incriminés sont parfaitement identifiés. On nous dit même (le Figaro [4], par exemple) :

 

« Sa plainte [de Mme Valérie Murat] contre X vise à la fois les «entreprises prédatrices» qui ont vendu de l'arsénite de sodium et les services de l'Etat, qui "n'ont pas joué leur rôle". »

 

Cela a des relents d'abus de procédure.

 

Le Figaro écrit aussi (c'était le 27 avril 2015, lors du dépôt de la plainte) :

 

« Leur but, aujourd'hui: la saisie d'un juge d'instruction, pour qu'une enquête soit menée et que la responsabilité de chacun soit établie. «C'est le début d'une longue procédure», prévient François Lafforgue, spécialiste de ce type d'affaires. La plainte sera suivie d'une enquête préliminaire, qui devra aboutir à de premières conclusions. Valérie Murat et son entourage espèrent que leur initiative fera réfléchir les agriculteurs et les viticulteurs victimes de maladies dues aux pesticides. Souvent, quand ils prennent conscience des causes de leurs troubles de santé, ils se retournent vers l'avocat François Lafforgue, qui ne peut que constater: «Chaque semaine, je suis contacté par au moins une personne pour qui il est déjà trop tard.»

 

Cela a des relents d'appels du pied.

 

 

Un « Info Obs » aux allures d'infomercial

 

Terminons ce petit tour par l'Observateur [6], avec un article digne des meilleurs temps de la Pravda :

 

« Si "c'est du pénal", c'est que les chefs d'accusation sont très graves : "homicide involontaire". Et cette enquête pourrait mettre en cause rien de moins que des firmes agrochimiques, et l'Etat lui-même.

 

Leurs représentants devront sans doute s'expliquer pour avoir provoqué le décès de James-Bernard Murat, le père de Valérie Murat [...] »

 

On en est à l'enquête préliminaire, et il y a déjà des « chefs d'accusation » ! Et des gens sont déjà désignés comme coupables puisqu'ils «  devront sans doute s'expliquer pour avoir provoqué le décès... »

 

Avec M. Arnaud Gonzague, c'est du lourd :

 

« La mort de James-Bernard Murat est officiellement imputée à l'arsénite de sodium depuis plusieurs années, mais c'est la première fois que les fabricants et l'Etat français pourraient devoir répondre de leur responsabilité dans cette affaire. "On ne pourra plus dire, comme on l'a dit pour expliquer la mort de beaucoup de paysans, que le cancer de mon père s'est déclenché parce qu'il aurait mal utilisé les produits. Les géants de l'industrie chimique devront maintenant assumer leur rôle", explique Valérie Murat [...] »

 

La narration s'est adaptée...

 

Mais pas celle du journaliste qui rappelle le cas d'un céréalier qui, en 2012, « était le premier paysan français à faire reconnaître la responsabilité de la firme Monsanto dans une maladie professionnelle contractée après avoir inhalé du Lasso ». Rappel qui omet de signaler que l'affaire est en appel... et que la responsabilité n'est pas (encore, si tant est qu'elle le sera) reconnue.

 

L'article est introduit par un titre qui proclame, en majuscules « Info Obs ». La déontologie aurait dû inciter le journal à le qualifier de publi-reportage ou d'infomercial pour Générations futures.

 

 

Mais il y a de l'espoir

 

Il y a des agriculteurs qui sont victimes des produits phytosanitaires – et d'autres produits comme le gazole, manipulé en grande quantité. Globalement, ils sont en meilleure santé que le reste de la population et, sauf exception, les cancers sont plutôt moins fréquents dans la population agricole.

 

Quant à l'opinion publique, elle est rongée par une forme particulière de cancer : l'activisme associatif et médiatique sur des sujets qui se prêtent à la désinformation.

 

Mais heureusement, il existe encore des journaux qui font de l'information [10]. Et qui nous disent même que certains viticulteurs souhaitent le retour de... l'arsenic.

 

Et il arrive même au Monde de remettre quelques idées en place [11].

__________________

 

[1] www.liberation.fr/societe/2013/10/11/pesticide-homicide-en-gironde_938934

 

[2] http://www.bastamag.net/Agriculteur-mon-pere-a-ete-victime

 

[3] Par exemple :

http://www.sudouest.fr/2015/04/23/pesticides-la-famille-murat-porte-plainte-contre-x-pour-homicide-involontaire-1901602-2966.php

 

[4] http://www.lefigaro.fr/sciences/2015/04/27/01008-20150427ARTFIG00338-pesticides-la-famille-d-un-vigneron-porte-plainte-pour-homicide-involontaire.php

 

[5] http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/07/07/pesticides-le-parquet-ouvre-une-enquete-preliminaire-pour-homicide-involontaire_4674358_3244.html

 

[6] http://tempsreel.nouvelobs.com/planete/20150707.OBS2234/info-obs-pesticides-l-etat-et-l-agrochimie-suspectes-d-homicide-involontaire.html?xtref=https%3A%2F%2Fwww.facebook.com#https://www.facebook.com

 

[7] L'Observateur a semble-t-il reproduit la dépêche :

http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20150427.AFP6137/pesticides-plainte-contre-x-pour-briser-l-omerta.html

 

[8] http://www.sudouest.fr/2015/07/07/deces-d-un-viticulteur-libournais-son-combat-contre-les-pesticides-se-poursuit-1999752-2966.php#article-comments

 

[9] Rendons justice aux poissons rouges et signalons en même temps un excellent blog :

http://kidiscience.cafe-sciences.org/articles/la-memoire-du-poisson-rouge-est-limitee-a-quelques-secondes-info-ou-intox/

 

[10] Par exemple :

http://www.ladepeche.fr/article/2014/09/09/1947612-l-esca-continue-ses-ravages.html

http://www.lanouvellerepublique.fr/Loir-et-Cher/Actualite/Environnement/n/Contenus/Articles/2013/01/29/Esca-le-champignon-redoute-des-vignerons

 

[11] http://www.lemonde.fr/planete/article/2010/08/25/au-bangladesh-une-mort-sur-cinq-est-due-a-l-arsenic_1402427_3244.html

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