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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Glyphosate (Roundup) classé « cancérogène probable » et conflits d'intérêts (1)

7 Juillet 2015 , Rédigé par Seppi Publié dans #Glyphosate (Roundup), #CIRC, #critique de l'information

Glyphosate (Roundup) classé « cancérogène probable » et conflits d'intérêts (1)

 

Les insinuations dans le Monde

 

Source : http://www.babetteleforestier.com/enfin-une-base-de-donnees-des-conflits-dinteret/

 

Une énorme surprise

 

Le 20 mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) – une organisation organiquement liée à l'Organisation mondiale de la santé (OMS) mais jouissant d'une large autonomie – a annoncé avoir classé le glyphosate, la matière active d'un herbicide généralement connu sous le nom de Roundup (même s'il est commercialisé sous un autre nom), comme « cancérogène probable pour l'Homme » [1].

 

Le glyphosate est la matière active de l'herbicide le plus vendu au monde. Il est sur le marché depuis le milieu des années 1970, soit depuis 40 ans. Il a été évalué et réévalué par bon nombre d'agences de régulation, avec toujours la même conclusion : c'est une des matières actives phytopharmaceutiques les plus sûres que nous connaissions. Les études scientifiques ou prétendument scientifiques qui concluent en sens contraire – comme celles des équipes de M. Gilles-Éric Séralini, qui s'est fait une spécialité de le dénigrer – n'y changeront rien.

 

Le classement par le CIRC est donc une surprise et apparaît – sur la base des quelques éléments d'information dont nous disposons – étonnant s'agissant de son fondement.

 

 

L'Allemagne, pays rapporteur pour la réévaluation européenne du glyphosate

 

L'Union européenne doit se prononcer cette année sur le renouvellement de l'autorisation de mise en marché du glyphosate dans le cadre de la réévaluation décennale. La décision finale revient à la Commission européenne (selon une procédure qui permettra aux États membres d'exercer un contrôle, et donc une influence). L'Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA) a produit une description de la procédure qui ne semble pas très à jour mais doit faire l'affaire [2]. Les amateurs de jeux de piste et de casse-têtes peuvent se plonger dans le Règlement (CE) No 1107/2009 du Parlement européen et du Conseil du 21 octobre 2009 concernant la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques et abrogeant les directives 79/117/CEE et 91/414/CEE du Conseil [3].

 

L'évaluation européenne, préalable à la décision, se fait au moyen d'un avis de l'EFSA sur la base d'un travail préparatoire d'une agence nationale, en l'occurrence le Bundesinstitut für Risikibewertung (BfR – Institut fédéral d'évaluation des risques). Celui-ci a déjà produit un projet de rapport en janvier 2014 [4]. Le volume 3 (toxicologie et métabolisme) a été mis en ligne par le Corporate Europe Observatory (CEO), un des champions des conflits d'intérêts, souvent imaginaires mais toujours efficaces pour jeter le discrédit sur les institutions qui ne bastent pas [5]. Pour ceux qui pensent – ou se laissent abuser par ceux qui affirment – que les évaluations ne sont pas sérieuses, le volume fait... 943 pages.

 

 

Réaction allemande au classement du CIRC

 

Le BfR a réagi le 23 mars 2015 à l'annonce du CIRC par un communiqué dont l'élément central est le suivant (dans la version anglaise) [6] :

 

« De l'avis du BfR, le classement du glyphosate comme "cancérogène du groupe 2A" (probablement cancérogène pour l'homme) [...] est une surprise car d'autres évaluations menées par des instances supranationales comme le Panel de l'OMS de la Réunion Conjointe [de la FAO et de l'OMS] sur les Résidus de Pesticides (JMPR, 2004), et aussi par des agences nationales de régulation comme l'EPA des États-Unis ont conclu en sens contraire, à savoir que le glyphosate n'est pas cancérogène. »

 

 

Première insinuation de conflits d'intérêts

 

Il est un journaliste que s'est empressé d'agiter le conflit d'intérêts : M. Stéphane Foucart, du Monde.

 

Le 25 mars 2015, il écrivait sous le titre fallacieux « Le désherbant Roundup classé cancérogène » (« probable » est passé aux oubliettes) [7] :

 

« Les experts allemands et européens ne pourront pas ignorer l’avis des experts du CIRC, pas plus que d’autres travaux récents sur des risques autres que le cancer. Mais l’interdiction du glyphosate, réclamée par plusieurs ONG, n’est pas pour demain. Un vieux routier de l’évaluation des risques en veut pour présage la composition "particulièrement intéressante" du groupe d’experts "Pesticides" de l’agence allemande : le tiers des membres du comité sont directement salariés… par des géants de l’agrochimie ou des biotechnologies ! »

 

Un « vieux routier anonyme »...

 

Et un « vieux routier anonyme » qui a fait l'impasse sur les deux tiers de la procédure, l'évaluation du BfR étant suivie d'un avis de l'EFSA et d'une décision de la Commission, elle-même encadrée par les États membres.

 

En fait, c'est le quart, trois sur douze membres. Mais c'est un détail. Ce qui importe, c'est le dénigrement a priori, et du BfR, et du processus de réévaluation européen.

 

 

Deuxième insinuation de conflits d'intérêts

 

Le 30 mars 2015, M. Foucart remettait en quelque sorte le couvert [5] :

 

« Une pas si curieuse riposte

 

« Au CIRC, on savait qu’un tel avis ne passerait pas comme une lettre à la poste. Pourquoi ? Parce que la grande majorité des plantes génétiquement modifiées (PGM) sont précisément conçues pour tolérer le glyphosate, donc pour faciliter son épandage. Et de fait, son utilisation a explosé un peu partout dans le monde avec le développement des cultures "Roundup Ready". Les intérêts économiques bousculés par l’avis du CIRC sont donc immenses et on se doutait bien que la riposte se ferait à cette aune.

 

« Mais on ne se doutait pas qu’une part de cette riposte viendrait d’une agence publique. Lundi 23 mars, mue par une étonnante urgence, l’agence de sécurité sanitaire allemande – le Bundesinstitut für Risikobewertung (BfR) – publiait un communiqué non signé, mettant en cause l’avis du CIRC, tout en confessant… ne pas avoir pris connaissance de la monographie établie par l’agence. Critiquer quelque chose sans l’avoir lu : le procédé est intéressant.

 

« Pourquoi diable une agence d’expertise publique comme le BfR se précipite-t-elle au secours de l’industrie agrochimique en cherchant noise à une agence de l’OMS ? La réponse est peut-être dans la composition du comité « Pesticides et leurs résidus » du BfR : un tiers des experts qui y siègent appartiennent à des industriels (Bayer, BASF, etc.) qui, comme Monsanto, commercialisent des produits à base de glyphosate… Ajoutez à cela que le BfR est l’agence chargée de réévaluer la sécurité du glyphosate au nom de l’Union européenne, et le tableau est parfait.

 

« En Allemagne, donc, il semble normal que les industriels soient aussi les évaluateurs de leurs propres produits. Il est vrai que cela simplifie grandement les choses. Et en France ? Vérité en deçà du Rhin, erreur au-delà ! En France, ce mélange des genres est proscrit. Il n’existe donc pas… jusqu’à ce qu’il soit mis au jour. »

 

 

Petite leçon de bienséance

 

Procédons pas à pas.

 

 

« Une pas si curieuse riposte »

 

Est-il raisonnable d'appeler un communiqué du BfR « riposte » ? Non.

 

Devant l'agitation médiatique et les craintes que la communication du classement du CIRC allait déclencher, un communiqué de presse de la part d'une agence d'évaluation n'était pas anormale.

 

Et ce, d'autant moins que le CIRC avait précisé dans son propre avis que la responsabilité « de recommander des règlements, des lois ou une intervention de santé publique » incombait aux gouvernements et à d'autres organisations internationales.

 

Et ce, encore moins que le BfR avait procédé à une analyse exhaustive de la littérature. Selon son communiqué :

 

« Cette base de données [qui a servi dà étayer ses propres conclusions] comprend des centaines d'études entreprises par les producteurs de glyphosate ou pour leur compte, et des milliers de références de la littérature libre. Cette énorme masse de données fait du glyphosate une substance active quasiment unique dans le domaine des produits de protection des plantes. Le BfR estime qu'il faut prendre en compte toute la base de données pour l'évaluation toxicologique et l'évaluation des risques d'une substance, et pas seulement une sélection plus ou moins arbitraire d'études. »

 

Notons que le BfR n'y est pas allé de main morte : « ...une sélection arbitraire... » Mais c'est là une critique qui a aussi été formulée par bien d'autres.

 

 

« Les intérêts économiques bousculés par l’avis du CIRC sont donc immenses et on se doutait bien que la riposte se ferait à cette aune. »

 

Graphic by Jonik Editorial Cartoons

 

Cette affirmation emporte l'insinuation – oui, une insinuation malveillante – que la réaction du BfR était motivée par la défense d'intérêts économiques et que, partant, celui-ci est coupable d'un grave manquement à ses devoirs et obligations.

 

Carl Sagan a popularisé un aphorisme : « extraordinary claims require extraordinary evidence » ; une affirmation extraordinaire doit être fondée sur des preuves extraordinaires. Cela ne s'applique pas qu'à la science, et le Monde se devrait de le suivre – et de le rappeler à ses journalistes – s'il veut garder quelques reliques de son ancien statut de journal de référence. Qu'a-t-on à nous proposer ici ? Rien, si ce n'est une supputation.

 

 

« Lundi 23 mars, mue par une étonnante urgence, l’agence de sécurité sanitaire allemande – le Bundesinstitut für Risikobewertung (BfR) – publiait un communiqué non signé, mettant en cause l’avis du CIRC... »

 

Gesticulation journalistique, effets de manche.

 

Oui, il y avait urgence au vu des réactions. Non, les communiqués ne sont, de routine, pas signés. Et non, l'avis du CIRC n'a pas « été mis en cause » : le BfR a exprimé son étonnement et produit ses arguments ; ceux-ci, sur la base de sa propre analyse conclue en décembre 2013 et publiée en janvier 2014 (sachant par ailleurs que le CIRC ne s'est pas fondé sur des travaux plus récents – sauf à les trouver dans une monographie non encore publiée).

 

 

« ...tout en confessant… ne pas avoir pris connaissance de la monographie établie par l’agence. »

 

Est-on encore dans le registre de la bonne foi ?

 

Le BfR écrit :

 

« Malheureusement, la base de données sur laquelle le CIRC a fondé son évaluation n'est pas connue car la monographie qui est habituellement produite par le CIRC à la suite des réunions d'évaluation n'a pas encore été publiée. C'est pourquoi un examen détaillé et scientifiquement solide des données et des arguments qui ont mené à la conclusion du CIRC n'est tout simplement pas possible pour le moment. »

 

 

« Critiquer quelque chose sans l’avoir lu : le procédé est intéressant. »

 

On peut répondre : « À qui le dis-tu ? »

 

 

« Pourquoi diable une agence d’expertise publique comme le BfR se précipite-t-elle au secours de l’industrie agrochimique en cherchant noise à une agence de l’OMS ? La réponse est peut-être dans la composition du comité "Pesticides et leurs résidus" du BfR : un tiers des experts qui y siègent appartiennent à des industriels (Bayer, BASF, etc.)... »

 

Ce genre de malveillance est malheureusement devenu l'argument massue de la mouvance de contestation.

 

La décision ou la position déplaît, et on manque d'arguments pertinents ? On fait dans l'ad hominem. Les membres du comité issus de l'industrie sont, dans les faits, accusés de défendre des intérêts économiques au mépris des considérations de santé publique. Ils mettraient en jeu ces mêmes intérêts puisque la responsabilité des sociétés serait engagée en cas de décision de maintien sur le marché d'un produit effectivement cancérigène. Les autres membres du comité, majoritaires, sont, dans les faits, accusés d'abandonner leurs responsabilités et de « se coucher ».

 

Cela plaît aux complotistes. Mais ce n'est pas raisonnable.

 

Se repose aussi la question de la bonne foi. Un commentateur a tapé sur les doigts de M. Foucart le 25 mars 2015 à propos du nombre de représentants de l'industrie évoqué dans son premier article. C'est le quart (trois sur douze), pas le tiers. M. Foucart en a pris connaissance car il a répondu :

 

« Vous oubliez Eurofins. 4 sur 12, c'est donc bien le tiers. »

 

Ce à quoi un autre lecteur a répondu :

 

« Depuis quand Eurofins est un grand de l'agrochimie. Vous savez bien ce qu'ils font? Ce sont des labos, des prestataires : ils ne produisent aucun produit chimique à ma connaissance. »

 

Dans le billet que nous analysons ici, daté du 30 mars 2015, M. Foucart maintient le tiers...

 

 

« ...des industriels (Bayer, BASF, etc.) qui, comme Monsanto, commercialisent des produits à base de glyphosate… »

 

Le « etc. » est de trop. Les experts issus de l'industrie étaient de BASF et Bayer.

 

Et BASF est surtout connu pour commercialiser Kixor, un concurrent du glyphosate...

 

Dans d'autres circonstances, quand ça l'arrange, la même mouvance contestataire accuse l'industrie de torpiller des produits tombés dans le domaine public, le brevet ayant expiré. Ici, l'industrie est soupçonnée de vouloir maintenir l'homologation d'une matière active devenue générique depuis plus d'une décennie... Pour la mouvance, c'est : pile, je gagne ; face, je gagne aussi...

 

 

« ...ajoutez à cela que le BfR est l’agence chargée de réévaluer la sécurité du glyphosate au nom de l’Union européenne, et le tableau est parfait. »

 

Nouvelle manipulation !

 

Le BfR n'est chargé que de produire l'évaluation préparatoire, laquelle est soumise à l'EFSA, laquelle produit un avis à l'intention des pouvoirs politiques.

 

M. Foucart le sait très bien puisqu'il écrivait dans son article précédent :

 

« Les résultats de cette expertise, qui doit repasser sous les fourches Caudines de l’EFSA avant d’être formellement adoptée... »

 

 

« En Allemagne, donc, il semble normal que les industriels soient aussi les évaluateurs de leurs propres produits. Il est vrai que cela simplifie grandement les choses. Et en France ? Vérité en deçà du Rhin, erreur au-delà ! En France, ce mélange des genres est proscrit. Il n’existe donc pas… jusqu’à ce qu’il soit mis au jour. »

 

C'est mignon !

 

Les « industriels » ne sont qu'une minorité au sein du comité. Il se trouve aussi qu'ils ont pour eux (en principe du moins) une grande connaissance des réalités, y compris en matière de recherche-développement, de procédures réglementaires, et d'évaluation toxicologique et écotoxicologique.

 

Mais il faut aussi mettre M. Foucart au parfum : cela fait plus d'un demi-siècle que, en France, les « industriels » sont parties prenantes dans l'évaluation et l'autorisation de mise sur le marché (inscription au Catalogue) des nouvelles variétés de plantes.

 

Nous ne demanderons pas le partage des droits d'auteurs sur les articles qu'il ne manquera pas de produire sur cette extraordinaire situation de conflits d'intérêts...

 

___________________

 

[1] http://www.iarc.fr/en/media-centre/iarcnews/pdf/MonographVolume112.pdf

 

[2] http://www.efsa.europa.eu/en/pesticides/pesticidespeerreview.htm

La version française est encore moins à jour !

http://www.efsa.europa.eu/fr/pesticides/pesticidespeerreview.htm

 

[3] http://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:32009R1107&from=EN

 

[4] http://www.bfr.bund.de/en/the_bfr_has_finalised_its_draft_report_for_the_re_evaluation_of_glyphosate-188632.html

http://www.bfr.bund.de/en/frequently_asked_questions_on_the_health_assessment_of_glyphosate-127871.html

 

[5] http://corporateeurope.org/sites/default/files/attachments/glyphosate_rar_08_volume_3ca-cp_b-6_2013-12-18_san.pdf

 

[6] http://www.bfr.bund.de/cm/349/does-glyphosate-cause-cancer.pdf

 

[7] http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/03/25/le-desherbant-roundup-classe-cancerogene_4600906_3244.html?xtmc=bfr&xtcr=2

 

[8] http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/03/30/noire-semaine-pour-l-expertise_4605627_3232.html?xtmc=bfr&xtcr=1

Texte complet ici :

http://www.duclair-environnement.org/2015/03/30/noire-semaine-pour-lexpertise/

 

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