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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« 60 ans que l'agriculture a tout faux » ! ?

2 Juillet 2015 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique, #critique de l'information

« 60 ans que l'agriculture a tout faux » ! ?

 

Communication institutionnelle et journalisme scientifique en délire

 

 

Un maxi-mini essai

 

Une équipe du CNRS et de l'INRA – Iván Prieto, Cyrille Violle, Philippe Barre, Jean-Louis Durand, Marc Ghesquiere et Isabelle Litrico – a publié le 30 mars 2015 dans Nature Plants une lettre, « Complementary effects of species and genetic diversity on productivity and stability of sown grasslands » (effets complémentaires de la diversité spécifique et génétique sur la productivité et la stabilité de prairies artificielles) [1].

 

Ils ont cultivé différentes combinaisons de plantes fourragères dans un dispositif expérimental en conditions semi-contrôlées de 124 micro-placettes de 0.40 cm × 0.45 cm (selon la publication), de 50 cm x 50 cm (selon le site de l'INRA [2]), ou de 1,20 m x 1,30 m (selon le site du CNRS [3] et un article dans Sciences&Avenir [4]) ; la partie centrale, seule mesurée pour éviter les effets de bordure, était de 24 cm de côtés :

 

  • des peuplements monospécifiques – appelés fort improprement « monocultures », comme c'est la mode – de dactyle (Dactylis glomerata), de fétuque élevée (Festuca arundinacea), de ray-grass anglais (Lolium perenne), de trèfle blanc (Trifolium repens) ou de luzerne (Medicago sativa), avec pour chaque espèce 10 génotypes d'origines très diverses (de l'Algérie au Danemark et du Portugal à l'Ouzbékistan) ;

  • des assemblages à parts égales des cinq espèces – appelés polycultures... – avec trois variantes : un, cinq ou dix génotypes par espèce, choisis au hasard. Dans le dernier cas, comme il y avait 50 plantes au total, donc dix par espèce, chaque génotype était représenté par une seule plante.

 

 

Une vue de l'essai (photo: INRA, Dominique Dénoue)

 

 

L'essai a été implanté en mars 2012 à Lusignan et a duré un an. Il a principalement consisté à mesurer la production de biomasse au-dessus du sol (masse mesurée « après au moins 72 heures dans une étuve à 60 °C ») à la suite de six fauches mensuelles de juillet à décembre 2012 et une fauche en mars 2013. La moitié des parcelles a été soumise à une « sécheresse » – six semaines sans irrigation après la quatrième coupe, avec reprise à la fin de cette période, ce qui a permis de mesurer les conséquences du stress hydrique.

 

L'essai permettait donc de comparer : des « monocultures » avec des « polycultures » ; diverses « polycultures » entre elles en fonction de la diversité génétique au sein de chaque espèce ; les réponses avec ou sans période de sécheresse.

 

Confronté à un dispositif aussi compliqué, et à une publication peu claire et peu explicite, il est difficile de décrire les résultats. On a, en fait, plusieurs options :

 

  • essayer de déchiffrer les figures de la publication ;

  • faire l'effort d'éplucher les données complémentaires (peu fructueux, surtout pour un agronome de terrain) ;

  • s'en remettre aux déclarations des auteurs ;

  • passer son chemin.

 

 

Que disent les auteurs dans le résumé [1] :

 

« Les assemblages multi-espèces se sont avérés plus productifs que les monocultures lorsqu'ils sont soumis à la sécheresse quel que soit le nombre de génotypes par espèce. Inversement, la stabilité temporelle de la production n'a augmenté qu'avec le nombre de génotypes présents, et ce, dans les deux situations, de sécheresse et de non-sécheresse ; elle n'a pas été affectée par le nombre d'espèces. Nous concluons que la diversité taxonomique et la diversité génétique peuvent jouer des rôles complémentaires lorsqu'il s'agit d'optimiser la production fourragère des prairies gérées, et suggérons que les deux niveaux de diversité devraient être pris en compte dans les programmes d'amélioration des plantes destinés à accroître la productivité et la résilience des prairies gérées face à l'augmentation des risques environnementaux. »

 

Nous concluons pour notre part : que cet essai est très éloigné des conditions réelles de l'agriculture ; qu'en conséquence il est hasardeux de tirer des conclusions au-delà du cadre étroit de ce qui a été réalisé ; qu'un essai en nano- (et non micro-) parcelles, et sur une durée limitée à un an (voire moins), devrait inciter à la plus grande modestie ; qu'une partie des conclusions relève de l'expérience acquise depuis fort longtemps [5].

 

Une expérience qui repose non seulement sur le savoir acquis par les agriculteurs, mais aussi sur des expérimentations [6].  Des expérimentations qui, pour le malheur de la science et de la connaissance, se retrouvent peu dans les revues à comité de lecture et échappent souvent aux recherches bibliographiques des chercheurs.

 

Mais que voulez-vous ! Les praticiens calculent des tonnes de matière sèche dans le cas des cultures fourragères ; les théoriciens et, pire, les idéologues, s'intéressent essentiellement aux valeurs de p, autrement dit, à la signification statistique d'expériences souvent conçues pour cracher les meilleurs valeurs de p.

 

Avec parfois des conclusions discutables:

 

« la stabilité temporelle de la production n'a augmenté qu'avec le nombre de génotypes présents » ?

 

Vraiment ? L'essai n'ayant pas produit de différence statistiquement significative, peut-on en conclure qu'il n'y a pas d'effet ? Ou que la puissance statistique n'a pas été suffisante ? La figure 2.e montre pourtant une baisse importante du coefficient de variation (donc une augmentation de la stabilité) en irrigué.

 

 

Une communication institutionnelle de l'INRA affligeante...

 

On peut regretter la communication de l'INRA [2] :

 

« Pour la première fois, des chercheurs de l’Inra, en collaboration avec le CNRS, démontrent les effets positifs et complémentaires d'une diversité d'espèces et d'une diversité génétique au sein des espèces (diversité intraspécifique) dans des prairies soumises à la sécheresse. La diversité génétique pourrait ainsi constituer un levier important pour la productivité, la qualité et la pérennité des systèmes agronomiques face au changement climatique.

 

 

« Pour la première fois... » est peut-être vrai si on se limite aux « des chercheurs de l’Inra, en collaboration avec le CNRS ». Si on défalque « en collaboration... », cela semble plutôt insultant pour la longue lignée de chercheurs de l'INRA qui ont travaillé sur les plantes fourragères.

 

 

Et qu'y a-t-il au-delà du cri de victoire ? Dans la citation ci-dessus, une affirmation au conditionnel et une référence pavlovienne au changement climatique.

 

Ne pourrait-on pas faire l'effort de livrer de réelles informations scientifiques au public ?

 

 

Le délire de la communication du CNRS

 

Mais que penser de celle du CNRS [3] ?

 

Le titre, « L’Agroécologie, ou comment améliorer le rendement des cultures en favorisant la biodiversité » est une sorte de slogan publicitaire mensonger, puisque l'essai n'a pas grand chose à voir avec l'agroécologie (dont nous attendons toujours une définition précise qui permette la compréhension mutuelle).

 

On frappe fort d'entrée :

 

« C’est une étude qui devrait fortement intéresser les agriculteurs, actuellement confrontés à un double défi : trouver des solutions pour contrer les effets du réchauffement climatique - qui menacent par exemple de faire chuter le rendement de leurs cultures en cas de sécheresse - et tendre vers « l’agroécologie », une agriculture plus respectueuse de l’environnement, limitant entre autres, l’usage d’engrais... »

 

Et toujours le lyrisme, la caquètement de la poule qui a pondu un œuf :

 

« ...Or pour la première fois, une équipe du Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE - CNRS / Université de Montpellier / Université Montpellier 3 / EPHE), en collaboration avec des chercheurs de l’INRA, démontrent qu’il est possible de répondre à ce double défi… en favorisant la biodiversité dans les parcelles cultivées ! Les détails ont été publiés dans la revue Nature Plants. »

 

Mais le pire est à venir :

 

« Concrètement, cette étude suggère ni plus ni moins d’abandonner les pratiques agricoles actuelles héritées de l’après-seconde guerre mondiale qui consistent majoritairement à cultiver sur de grandes parcelles des plantes génétiquement identiques »

 

Rien que ça !

 

 

Sciences&Avenir piégé, mais avec un journaliste consentant sinon plus

 

L'un des auteurs, M. Cyrille Violle, a réussi à se faire mousser dans Sciences&Avenir [4].

 

Le titre de l'article, « 60 ans que l'agriculture a tout faux », est à lui seul tout un poème ! Mais n'est-ce pas le degré qui suit celui du CNRS dans l'escalade médiatique, le passage du mode prudent au mode péremptoire ?

 

Photo : Johnny Jet / Flickr

 

Des générations d'agriculteurs et d'agronomes, dans le monde entier, se seraient ainsi trompés ? Le chercheur, qui a visiblement inspiré l'article, et le journaliste, qui a visiblement épousé les thèses du chercheur, peut-être en faisant prévaloir ses propres opinions sur la rationalité, ne manquent pas de toupet !

 

Selon le chapô, ce texte d'introduction destiné à accrocher le lecteur :

 

« Des chercheurs français viennent de démontrer que les rendements des cultures sont plus élevés quand différentes plantes sont mélangées et qu’elles possèdent un patrimoine génétique diversifié. L’exact contraire de ce que fait l’agriculture depuis 60 ans. »

 

Comment un journaliste raisonnable peut-il extrapoler des résultats d'une expérience sur des cultures fourragères à l'ensemble des productions agricoles ?

 

« "C’est un nouveau paradigme" s’enthousiasme Cyrille Violle, chercheur au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE-CNRS/université de Montpellier) » ?

 

Là encore, c'est une escalade dans l'enthousiasme déjà débordant dans le communiqué du CNRS, dont le service de communication a visiblement manqué à la déontologie, y compris à l'égard de son chercheur qui aurait dû être protégé contre son immodestie. M. Violle ferait bien de s'immerger pendant un temps, qui peut être relativement court s'il est doué d'entendement, dans les réalités de l'agriculture. Un mélange d'espèces fourragères faisant l'objet de récoltes successives n'est pas la même chose qu'un mélange devant faire l'objet d'une récolte unique, peut-être avec un matériel qui ne peut être réglé à l'optimum que pour l'une des cultures.

 

« En irrigation, les parcelles en plantes mélangées ont présenté un rendement supérieur de 200 grammes par m2, soit 2 tonnes par hectare. »

 

Outre qu'elle n'est pas mesurée en matière sèche (la référence pour les agronomes praticiens), cette différence n'est pas significative selon l'article.

 

« En situation de sécheresse, la différence est de 8 tonnes par hectare ! »

 

C'est une blague de fort mauvais goût !

 

D'une part, tonnes de quoi ? D'autre part, cela ne ressort pas des graphiques de l'article (les auteurs ayant soigneusement omis de produire des données chiffrées). Par ailleurs, une différence n'est pas inattendue : quand on a cinq parcelles monospécifiques, celles qui souffrent de la sécheresse ne reverdissent pas beaucoup, alors que dans les parcelles interspécifiques, les espèces les plus résistantes prennent la place de celles qui ont souffert et compensent. De surcroît, une telle différence est invraisemblable, s'agissant d'un essai dans lequel quatre coupes sur sept ont été effectuées avant la période de sécheresse.

 

« Des plantes en mélange avec une forte biodiversité génétique, c’est ce que l’agriculture combat depuis les débuts de la "révolution verte" à la fin de la seconde guerre mondiale... »

 

Là, on peut penser que c'est le journaliste qui écrit. C'est tout aussi débile. Formulé autrement, c'est prendre les agriculteurs et les agronomes pour des débiles.

 

Et, bien sûr, on a droit, en supplément gratuit, à une vidéo sur la « marche contre Monsanto »...

 

 

Pour de bonnes informations, allez sur Biofortified.org.

 

C'est une coïncidence : Biofortified.org vient de publier deux billets de M. Andrew McGuire, un agronome du service de la vulgarisation de la Washington State University. Autrement dit d'un personnage qui se frotte aux réalités sur le terrain, et non dans le confort douillet d'un bureau ou d'un laboratoire [7]. C'est sur les avantages et inconvénients des couverts végétaux mono- ou pluri-espèces. L'auteur se garde bien d'extrapoler. Mais en lisant bien, on trouvera des réponses percutantes à la surinterprétation de cette étude qui, manifestement, engage la crédibilité de l'INRA et, surtout, du CNRS.

 

__________________

 

[1] http://www.nature.com/articles/nplants201533

Texte :

http://www.researchgate.net/profile/Philippe_Barre/publication/274251293_Complementary_effects_of_species_and_genetic_diversity_on_productivity_and_stability_of_sown_grasslands/links/552d01310cf2e089a3ad1938.pdf

 

[2] http://www.inra.fr/Chercheurs-etudiants/Agroecologie/Toutes-les-actualites/Agro-ecologie-de-la-diversite-dans-les-prairies-pour-faire-face-aux-aleas-climatiques

 

[3] http://www.cnrs.fr/inee/communication/breves/b119.html

 

[4] http://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/20150616.OBS0886/60-ans-que-l-agriculture-a-tout-faux.html

 

[5] Par exemple :

http://www.agriculture-npdc.fr/fileadmin/documents/Publication/Bio/fiches_et_plaquettes/prairieweb.pdf

 

[6] Par exemple :

http://www.gds38.asso.fr/web/gds.nsf/0/4c71401e50beae18c12576230065ad3e/$FILE/prairies%20multi%20esp.pdf

http://www.itab.asso.fr/downloads/journee-prairie2011/6manteaux_multiespece_secheresse.pdf

 

[7] http://www.biofortified.org/2015/06/mono-vs-poly-i/

http://www.biofortified.org/2015/06/mono-vs-poly-ii/

 

Une parcelle d'essais qui intéresse les agriculteurs

Plate-forme céréales Dijon (http://www.heliantis.eu/references/)

 

 

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qqvvdb 04/08/2015 10:55

Merci pour ce très bon article.
Accessoirement, quand bien même ces résultats seraient avérés, je ne pense pas qu'un agriculteur souhaitant vendre du pain de qualité boulangère ait envie de mélanger son blé à de la luzerne, du maïs, de la betterave et du sorgho...

Seppi 04/08/2015 13:55

Bonjour,

Merci pour le commentaire et le compliment.

Personnellement, je n'ai pas de problèmes avec les résultats tels qu'ils sont présentés dans les diagrammes. Pour l'interprétation agronomique, c'est plus compliqué.

Quant aux complantations, il suffit d'observer que, pour que ça marche... il faut généralement que les cultures puissent pousser ensemble et être récoltées ensemble. Blé + maïs ou betterave... fort drôle. Ça marche – et encore, ce n'est pas simple – pour des mélanges fourragers (méteil ou blé-pois par exemple).

Une autre piste explorée est celle du semis sous couvert.

Un bob site :

http://agriculture-de-conservation.com/

rageous 10/07/2015 12:34

Encore un sujet d'étude pour lequel il n'a pas du être difficile d'obtenir les crédits idoines pour se faire!
L'orientation agroécologie et climatique est parfaitement exploitée peu importe en fait si la rigueur de l'étude est bancale.
J'inviterai bien ces "chercheurs" sur mon terrain à forte influence méditerranéenne, parsemé de caillasses avec des pH parfois très faibles (choix des légumineuses en terre acide).
Gérer l'ensemble n'est pas une partie de plaisir, j'aimerai ça avoir la sécheresse qu'après 4 exploitations, sans compter qu'elles sont souvent associée en été aux fortes chaleurs où l'herbe ne pousse plus...
Même en ces zones on se permet d'implanter des RG Anglais et un savant mélange d'hybrides Italiens en jouant sur la ploïdie et l'alternativité, le déprimage précoce (pas d'enrubannage) et autant que possible d'éviter le surpâturage... Tandis que la végétation "naturelle", elle, est un véritable paillasson dès le mois de juillet!
Ajoutez à ça les non moins farfelues nouvelles prescriptions en zone natura 2000 d'interdire de retourner ou de labourer ces prairies longue durée (+ de 5 ans) sous l'appellation grotesque de "prairie sensible", on se demande d'ailleurs en quoi elles sont "sensibles" à leurs yeux si leur renouvellemnt est proscris!?! Les laisser s'envahir d'indésirables comme chardons, agrostis chiendent, Senecio inaequidens (toxique), bouillon blanc, etc? Ce que la durée de cette étude ne peut évidemment mettre en relief! C'est peut-être ça l'agroécologie, la notion économique clairement biaisée,
« Concrètement, cette étude suggère ni plus ni moins d’abandonner les pratiques agricoles actuelles héritées de l’après-seconde guerre mondiale qui consistent majoritairement à cultiver sur de grandes parcelles des plantes génétiquement identiques »
Concrètement c'est du foutage de gueule, comme si on les avait attendu pour expérimenter en zone sèche et à faible potentiel agronomique le mélange de variétés et d'espèces (merci à ceux qui y ont travaillé et y travaillent encore!) et surtout de pouvoir encore faire des rotations avec des fourrages annuels comme le sorgho ou le colza qui résistent bien au déficit hydrique justement quand ces "belles" prairies en souffrent et qui laissent une bonne structure du sol avant réimplantation de celles-ci.

Comme c'est mon premier commentaire sur votre blog j'en profite pour saluer cette excellente initiative et vous féliciter pour votre travail de recherche et votre belle plume!