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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Pas de cirque sur les nouvelles évaluations du CIRC

24 Juin 2015 , Rédigé par Seppi Publié dans #Pesticides, #CIRC

Pas de cirque sur les nouvelles évaluations du CIRC

Pas de cirque sur les nouvelles évaluations du CIRC

Lindane cancérogène certain, DDT probable, 2,4-D possible

C'est dans une relative indifférence médiatique que le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) a annoncé hier, 23 juin 2015, le classement de trois pesticides supplémentaires dans le cadre de son Programme des Monographies [1].

 

Il s'agit du lindane, du DDT et du 2,4-D. La faiblesse de l'écho médiatique est surprenante quand on sait qu'il s'agit du lindane, utilisé en médecine, du DDT de l'iconique Silent Spring de Rachel Carson, et du nom moins emblématique 2,4-D de l'Agent Orange. Notre AFP nationale si prompte à produire des dépêches anxiogènes aurait-elle eu un blanc ?

 

Ces classements sont intervenus « [a]près avoir soigneusement passé en revue la littérature scientifique disponible la plus récente » suite aux travaux d'un groupe de 26 experts venus de 13 pays différents (ils étaient 17, dont un invité, pour l'exercice maintenant largement connu qui a concerné le glyphosate et quatre autres molécules).

 

Nous disposons d'un résumé des constatations publié dans The Lancet [2]. Notons qu'il déclare que la Monographie est sous presse. Ce ne fut pas le cas pour l'exercice relatif au glyphosate (la publication de la Monographie serait prévue pour juillet, alors qu'il fut un temps, on parlait de l'année prochaine).

 

 

Lindane

 

 

Le groupe

 

« ...a classé l'insecticide lindane comme cancérogène pour l’homme (Groupe 1). Le Groupe disposait d’indications suffisantes de la cancérogénicité du lindane chez l'homme, pour le lymphome non hodgkinien (LNH). » [1]

 

L'article du Lancet cite trois références d'études épidémiologiques sur des agriculteurs et des applicateurs (de 2014, 1998 et 2001) [3].

 

Les spécialistes apprécieront. Ce qui intrigue, cependant, c'est que le lindane a plutôt « navigué » dans le bas du classement.  Ainsi, en 1987, le CIRC l'avait classé comme un cancérigène possible pour l'homme. De l'eau a certes coulé sous les ponts...

 

Parmi les autres étrangetés il y a cette citation de Blair et al. à l'appui de :

 

« Des études cas-témoins réalisées au sein de la population générale dans le Centre-Ouest des USA et au Canada ont rapporté des associations toujours positives. »

 

Dans Wikipedia – certes à manier avec précaution – c'est à l'appui de [4] :

 

« Par exemple, une méta-analyse des études examinant l'association entre l'exposition professionnelle à l'agriculture lindane et lymphomes non hodgkiniens chez les agriculteurs américains ont constaté que le lindane n'était pas un facteur primordial dans le développement de la maladie. »

 

De fait, la dernière phrase du résumé de l'article de Blair et al. dit [5] :

 

« Le lindane ne semble pas être un facteur étiologique dans le développement des lymphomes non-hodgkiniens, bien qu'un rôle limité ne puisse pas être exclu »

 

On touche là une question qui devra être tranchée, ou du moins clarifiée : quels sont les critères de décision ? L'existence d'une ou de plusieurs études affirmant une cancérogénicité (le critère du CIRC, semble-t-il), ou le poids relatif des éléments disponibles (la prépondérance des preuves – preponderance of evidence – le critère (encore ?) appliqué par les agences d'évaluation, y compris le comité conjoint de la FAO et de l'OMS sur les résidus de pesticides) ? Sans compter la question de l'importance du risque, et ce, dans l'absolu et par rapport aux bénéfices.

 

Une femme cherche les poux de tête d'un enfant (détail de Cour de ferme, tableau de Jan Siberechts) -- Photo Wikipedia

 

Le lindane est interdit ou d'usage restreint en agriculture dans de nombreux pays. Il est utilisé en médecine contre des ectoparasites (poux, gale). Ce classement anxiogène du CIRC va inévitablement poser la question de l'opportunité de cet usage. Et on peut raisonnablement parieir que l'évaluation du rapport bénéfice-risque du point de vue de la santé publique ne sera pas un facteur de décision dans bien des milieux, y compris ceux qui sont précisément en charge de la santé publique.

 

 

DDT

 

« L'insecticide DDT a été classé comme probablement cancérogène pour l'homme (Groupe 2A), sur la base d’indications suffisantes selon lesquelles le DDT provoque le cancer chez l’animal de laboratoire, et d’indications limitées de sa cancérogénicité pour l'homme. Les études épidémiologiques mettaient en évidence des associations positives entre l'exposition au DDT et le LNH, le cancer des testicules et le cancer du foie. Le Groupe disposait aussi de données expérimentales probantes de ce que le DDT peut affaiblir le système immunitaire et perturber les hormones sexuelles. Cependant, dans l'ensemble, il n'y avait pas d’association entre le cancer du sein et les niveaux de DDT mesurés dans les échantillons de sang ou de graisse. » [1]

 

 

Le Lancet fournit une explication plutôt détaillée que nous nous abstiendrons d'analyser.

 

Sauf à noter un autre problème : l'accumulation de références est-elle le signe de l'existence d'un problème, ici de cancérogénicité, ou simplement le fruit d'une pléthore de recherches ?

 

Le DDT a été banni dans les années 70. La population mondiale y est encore exposée à des doses très faibles du fait de sa persistance (ces gens de Greenpeace en ont trouvé dans des échantillons de sols de vergers de pomme...), ainsi que, dans les pays qui ont eu le courage d'affronter l'opinion dite publique et de le réintroduire pour lutter contre le paludisme, par les pulvérisations dans et autour des habitations et par les moustiquaires.

 

 

Et se repose la lancinante question de santé publique : va-t-on troquer la (relative) sécurité face au paludisme – ennemi mortel certain – contre la (fausse) sécurité face à un « cancérogène probable ».

 

 

2,4-D

 

Avec le 2,4-D, nous nous engageons dans un domaine économique bien plus important. C'est l'un des herbicides les plus utilisés dans le monde. Et il est en passe d'acquérir une nouvelle importance avec les plantes transgéniques qui le tolèrent, ainsi que le glyphosate (Enlist Weed Control System de Dow AgroSciences).

 

 

La mouvance alter et anti états-unienne avait déployé une grosse campagne d'opposition à ce système. En vain. Le classement du CIRC, même en « possible » est susceptible de relancer la campagne et, si elle n'aura sans doute pas d'impact aux États-Unis d'Amérique, de créer des difficultés dans d'autres pays. Imaginez nos activistes nationaux – y compris les militants-chercheurs – confrontés à une demande d'autorisation d'importer de telles plantes transgéniques pour l'alimentation animale...

 

 

En France, on trouve du 2,4-D dans les jardineries et la grande distribution... Mme Royal aura l'occasion de se faire de la comm'... Surtout qu'il était un des composants de l'Agent Orange (mais le tératogénicité de ce dernier provenait du deuxième, le 2,4,5-T, et encore, cela dépendait du processus de fabrication).

 

Toujours est-il que [1] :

 

« L'herbicide 2,4-D a quant à lui été classé comme peut-être cancérogène pour l’homme (Groupe 2B), sur la base d’indications insuffisantes chez l'homme et d’indications limitées chez l’animal de laboratoire. Le Groupe disposait de fortes indications selon lesquelles le 2,4-D induit le stress oxydatif, un mécanisme qui peut se produire chez l’homme, et d’indications modérées selon lesquelles le 2,4-D provoque une immunodépression, sur la base d’études in vivo et in vitro. Cependant, les études épidémiologiques ne mettaient pas en évidence de hausses importantes ou uniformes du risque de LNH ou d'autres cancers par rapport à une exposition au 2,4-D. »

 

Selon le Lancet, le classement résulte d'une décision majoritaire. En particulier, il y avait une importante minorité pour considérer qu'il y avait des preuves limitées de cancérogénicité chez l'Homme.

 

Notons que le CIRC avait déjà classé les herbicides chlorophénoxylés en cancérogènes possibles. Il s'agit donc ici d'une sorte de confirmation.

 

Mais l'existence d'une importante minorité montre que le débat n'est pas clos... La lutte contre les pesticides continuera, y compris au CIRC.

 

__________________

 

[1]  http://www.iarc.fr/fr/media-centre/pr/2015/pdfs/pr236_F.pdf

Notons que nous eu avons droit, cette fois-ci, à un communiqué de presse en bonne et due forme, et d'une version française.

 

[2] http://www.thelancet.com/journals/lanonc/article/PIIS1470-2045(15)00081-9/fulltext

 

[3] Alavanja, MC, Hofmann, JN, Lynch, CF et al. Non-Hodgkin lymphoma risk and insecticide, fungicide and fumigant use in the agricultural health study. PLoS ONE. 2014; 9: e109332

 

Blair, A, Cantor, KP, and Zahm, SH. Non-Hodgkin's lymphoma and agricultural use of the insecticide lindane. Am J Ind Med. 1998; 33: 82–87

 

McDuffie, HH, Pahwa, P, McLaughlin, JR et al. Non-Hodgkin's lymphoma and specific pesticide exposures in men: cross-Canada study of pesticides and health. Cancer Epidemiol Biomarkers Prev. 2001; 10: 1155–1163

 

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Lindane

Consulté le 24 juin 2015, au matin.

 

[5] http://www.occupationalcancer.ca/wp-content/uploads/2012/05/Blair-1998-NHL-and-agricultural-use-of-the-insecticide-lindane.pdf

 

 

 

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yann 24/06/2015 18:03

Quelle surprise d'entendre parler du lindane .

Le fait qu'il soit utiliser en médecine justifie donc ce "travail" de la part du cirque (faute volontaire)??

PB dans la presse vendéenne de ce matin(ouest France du 24/06/2015) : Un article (pas en première page il est vrai) parle de trois nouveaux produits cancérigènes beaucoup utilisés en agriculture.....(alors que DDT stoppé depuis plus de 40 ans et lindane depuis plus de 15 ans (1998).

Cette désinformation permanente du a des journaleux au minimum incompétents voir complètement "idiots par croyances" devient complétement dingue.





Il serait utiliser par la médecine???

Seppi 06/07/2015 10:23

Merci pour votre commentaire.

Bonne question... merci de l'avoir posée !

Pour autant que je sache, le lindane est encore utilisé, en seconde intention contre les poux, et contre la gale. Cela dit, on s'interroge sur tout ce cirque.

Quant aux journalistes...