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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

La science, prétexte à activisme dans Le Monde

8 Juin 2015 , Rédigé par Seppi Publié dans #Parasites et maladies des plantes, #critique de l'information

La science, prétexte à activisme dans Le Monde

Xylella fastigiosa : c'est la faute à la mondialisation

Xylella fastidiosa est une protéobactérie qui se développe dans plus de 200 espèces de plantes « hôtes » et dont beaucoup de souches sont pathogènes. Elle est ainsi responsable de brûlures foliaires sur de nombreuses espèces (« leaf scorch », par exemple chez le laurier-rose), de la « phoney disease » du pêcher dans le Sud des États-Unis d'Amérique, de la maladie de Pierce chez la vigne, particulièrement en Californie, de la chlorose variégée des agrumes (« citrus variegated chlorosis disease » (CVC) au Brésil [1].

La contamination et l'extension des foyers d'infection se font principalement par des insectes piqueurs-suceurs, notamment des cicadelles [2] et des cercopes. L'incidence d'une maladie tient donc de l'importance du foyer (réservoir de protéobactéries) et de l'efficacité des vecteurs, ainsi que de l'efficacité de la lutte, celle-ci se faisant essentiellement par la réduction des foyers d'infection par arrachage et destruction des plantes infectées et par la réduction des populations de vecteurs. Les viticulteurs californiens avaient réussi à vivre avec la maladie de Pierce tant qu'elle était transmise par Graphocephala atropunctata, à l'habitat limité aux zones ripuaires. Puis est venue, du Sud des États-Unis d'Amérique, la mouche pisseuse, ou cicadelle pisseuse (Homalodisca vitripennis), plus active et à l'habitat plus vaste, et il a fallu se remettre à l'ouvrage.

Pour la dispersion, le vecteur le plus efficace est... l'Homme. Xylella a ainsi été introduite en Europe et identifiée en octobre 2013. Elle s'est propagée sur les oliviers dans les Pouilles, dans le talon de la botte italienne. Elle y provoque un syndrome de déclin rapide des oliviers (« olive quick decline syndrome », « complesso del disseccamento rapido dell'olivo »). Notons que les premiers rapports de mort rapide d'oliviers en Californie datent de 2003 et que la présence de Xylella y a été confirmée en 2007 [3].

Deux théories ont été émises pour cette arrivée [4]. La piste scientifique : Xylella aurait été amenée en 2010 à Bari par des scientifiques à l’occasion d’un atelier de travail organisé par l’Institut agronomique méditerranéen. Cela peut paraître étonnant, et pourtant... : des échantillons y avaient été amenés pour des travaux pratiques [3]. Mais le passage du laboratoire au premier olivier est plutôt invraisemblable. La piste commerciale : Xylella serait venue en quelque sorte en passager clandestin dans des végétaux en provenance du Costa Rica, débarqués à Rotterdam et acheminés vers des pépinières à Lecce. Ce mode d'essaimage est courant. On rappellera, par exemple, que le phylloxera, originaire de l'est des États-Unis d'Amérique, est arrivé en France sur des plants américains importés dans les années 1860 par des pépiniéristes qui cherchaient des variétés résistantes à l'oïdium (l'insecte a été identifié en 1868). Plus près de nous, le chancre coloré du platane (Ceratocystis platani) est arrivé dans le bois des caisses d'armes états-uniennes pendant la Seconde Guerre Mondiale. Et un plant de caféier ornemental infecté par Xylella, originaire d'Amérique centrale et saisi à Rungis, a été identifié à la mi-avril.

Xylella décime maintenant les oliviers de la région des Pouilles et menace de s'étendre sur le pourtour du Bassin méditerranéen. C'est donc branle-bas de combat au niveau européen. Enfin... à la mode européenne ; trouver un accord, c'est long et difficile.

La maladie cause des dégâts très importants et arracher un olivier centenaire fait toujours mal au cœur. Nous vivons aussi dans un monde qui se délecte de complots. On ne s'étonnera pas qu'il y ait eu d'autres pistes avancées : ainsi Xylella aurait été introduite en Italie par... Monsanto pour permettre l'introduction d'oliviers GM – pour preuve, Monsanto a acquis la société brésilienne Allelyx qui serait prête à commercialiser des oliviers résistants et dont le nom est un anagramme de...Xylella ! Les médias français nous ont épargné – pour l'instant – cette élucubration [5].

Le Monde a suivi le dossier avec une série d'articles plutôt bien faits.

Puis est venu, sous la plume de M. Stéphane Foucart, « "Xylella fastidiosa", accident industriel ? », avec un point d'interrogation grandement cosmétique [6] :

« Il y a plusieurs façons de considérer ce genre de calamité. La première, la plus répandue, consiste à n’y voir qu’une fatalité, un mauvais coup de la nature. C’est le simple bon sens. Après tout, Fastidiosa n’est pas sortie d’un laboratoire… Mais il est tout aussi légitime de penser ces fulgurantes maladies végétales émergentes comme des accidents industriels liés à la mondialisation des échanges et à la nature même de nos systèmes productifs. »

Intéressante dialectique : il y a « le simple bon sens » d'une part, mais « il est tout aussi légitime... » d'autre part. La réalité est plus prosaïque : la nature peut certes faire son œuvre en quelque sorte naturellement, mais les parasites et maladies des Hommes, des animaux et des plantes ont voyagé avec l'Homme bien avant que « mondialisation » n'ait été forgé dans son acception moderne.

Bref, elle a bon dos, la mondialisation...

Xylella fastigiosa : c'est aussi la faute à la monoculture

On peut aussi lire :

« L’introduction, par l’homme, d’un petit insecte étranger à la région [la mouche pisseuse] aurait donc suffi à déstabiliser suffisamment l’ensemble du système pour dévaster les vignes du sud de la Californie. Il n’est pas non plus anodin que ce soient les grandes exploitations viticoles – la vigne étant par nature génétiquement peu diversifiée – qui aient été le plus durement frappées. »

En fait, la plupart des variétés européennes, américaines et hybrides sont sensibles à la bactériose [7]. Et si les consommateurs veulent par exemple du Chardonnay, il faut bien que les viticulteurs plantes des vignes monocépages...

L'homogénéité génétique responsable de l'ampleur des problèmes sanitaires est un cheval de bataille fréquemment enfourché par les critiques de l'agriculture « productiviste » (celle qui nous nourrit) et de la filière moderne des variétés et des semences. L'argument n'est pas toujours justifié (et quand il l'est, il faut bien en connaître les prémisses). Il y a des cas où une espèce entière, ou quasiment, est désarmée devant un pathogène (notre vigne européenne et le phylloxera par exemple). Pour bien des espèces affectées par Xylella, il n'y a pas de réponse par la diversité génétique ; ou on ne l'a pas encore découverte.

Ici, l'envolée se termine par un autre article de la boîte à outil, l'annonce du risque d'apocalypse :

« Ce qui n’était qu’un petit micro-organisme sans importance peut devenir un fléau polymorphe de grande ampleur. »

Difficile de considérer Xylella comme « un petit micro-organisme sans importance »...

Pour faire bonne mesure, il y a une digression vers les élevages :

« De ce point de vue, il existe une claire analogie avec les risques présentés par les systèmes industriels de production animale, régulièrement rappelés par l’émergence de virus aviaires dans les grands élevages de volailles. »

Biais de perception militant ! Les nouveaux virus apparaissent souvent dans les régions d'élevage « artisanal » telle l'Asie du Sud-est. Les élevages dits « industriels » seraient plutôt une protection car confinés et surveillés.

Les sols puits de carbone : ce sera la faute aux firmes agrochimiques

Le 11 mai 2015, le Monde a publié, sous la signature de M. Stéphane Foucart, « "Quatre pour mille" : le pari osé du ministre de l’agriculture » (« Les pieds sur terre » dans la version papier) [8].

Le ministre Stéphane Le Foll a lancé l'idée, à discuter lors du prochain sommet mondial sur le climat, d’un projet de recherche international visant à accroître la quantité de carbone stockée dans les sols. Une modeste augmentation de quatre pour mille par an des stocks de matière organique des sols suffirait à compenser l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre de la planète, outre qu'elle augmenterait la fertilité. Modeste, mais nécessitant tout de même un effort, si tant est que ce soit réalisable... et c'est donc à juste titre que le ministre propose un programme de recherche.

L'article est fort intéressant et instructif... jusqu'au dérapage :

« Il aura donc fallu plus de quinze ans pour qu’un ministre de l’agriculture se saisisse de ce chiffre. Ce n’est pas très étonnant : il n’y a que des coups à prendre. Il conduit d’abord à promouvoir des pratiques issues de l’agroécologie et à remettre ainsi en cause le modèle agricole dominant. Ce dernier repose sur l’utilisation à outrance d’une variété d’intrants (pesticides, engrais, etc.) qui entravent précisément la capacité des sols à séquestrer le carbone. »

[...]

Des firmes agrochimiques au bâtiment, en passant par certains représentants du monde paysan, les intérêts potentiellement bousculés par le « quatre pour mille » sont considérables. »

C'est quinze ans après la publication d'une étude dans les Comptes rendus de l'Académie d'Agriculture de France.

La quasi-théorie du complot est pitoyable. Les ministres de l'agriculture successifs auraient eu peur de prendre des coups ?

Et c'est dans l'indifférence générale que M. Le Foll a annoncé le lancement du projet le 17 mars 2015 à la troisième Conférence Scientifique Mondiale sur l’Agriculture Climato-Intelligente, et qu'il a précisé la chose dans une conférence de presse le 27 avril [9]. Il n'y a guère qu'Actu-Environnement qui a suivi le dossier [10]. Où sont les coups ?

Où sont les intérêts des firmes agrochimiques qui seraient bousculés ? Hors des esprits obnubilés par l'agriculture « productiviste » qui utiliserait des intrants « à outrance » s'entend ?

Sur le fond, pour séquestrer du carbone dans les sols, il faut commencer par... le lui fournir, et ce, autrement que par des apports qui sont en fait des prélèvements sur d'autres sols. Puis, bien sûr, le retenir. Et là, il n'est pas sûr que ce que d'aucuns entendent par « agro-écologie », l'agriculture dite « biologique », soit la plus efficace.

Il y a des « intérêts potentiellement bousculés »...

Il y a surtout un glaçage idéologique de l'information dont on aurait pu se dispenser.

Les abeilles : c'est la faute aux pesticides

Le 13 mai 2015, le Monde publiait, sous la signature de M. Stéphane Foucart, « Les Etats-Unis connaissent des pertes d’abeilles sans précédent » [11] :

« Les chiffres présentés donnent à voir une catastrophe inédite. Selon les données recueillies, les apiculteurs américains ont perdu en moyenne 42,1 % de leurs colonies entre avril 2014 et avril 2015 »

Le communiqué de presse de l'Université du Maryland était mis en lien, et la carte des pertes a été reproduite [12].

Mais pas le graphique pluriannuel des pertes. C'est que le lecteur du Monde aurait pu voir que les pertes de 2012-2013 étaient supérieures à celles de 2014-2015. Et aussi que les pertes hivernales présentent une tendance à la baisse... Alors, la « catastrophe inédite »...

L'auteur trouve aussi « [u]ne concentration dans la "Corn Belt" » :

« Les résultats présentés montrent que certaines des situations les plus problématiques (plus de 60 % de pertes totales) se concentrent dans la "Corn Belt", la région des grandes cultures, les plus gourmandes en pesticides. »

Et d'embrayer sur les néonicotinoïdes et le rapport, prétendument « accablant », du European Academies Science Advisory Council (EASAC).

Le lien avec la Corn Belt est, au mieux, discutable. Les plus grosses pertes concernent le quart nord-est des États-Unis d'Amérique (une partie de la Corn Belt en est partie), ainsi que l'Oklahoma. Quant à la « gourmandise » du maïs et du soja pour les pesticides, c'est encore raté...

Du reste, voici ce qu'écrit l'Université du Maryland dans son communiqué :

« Chez les apiculteurs amateurs (définis comme ceux qui ont moins de 50 colonies), un coupable évident des pertes est le varroa [...]. Chez les apiculteurs professionnels, les causes de la majorité des pertes ne sont pas claires. »

Du reste aussi, la Maison Blanche a publié le 19 mai 2015 une Stratégie Nationale pour Promouvoir la Santé des Abeilles et Autres Pollinisateurs [13]... immédiatement critiquée par la mouvance « écolo » pour l'absence de mesures drastiques sur les pesticides en général et les néonicotinoïdes en particulier.

_________________

[1] Voir par exemple, avec de nombreuses illustrations :

http://draaf.paca.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/Note_nationale_Xylella_fasidiosa_V6_cle0de2a7.pdf

Et aussi :

http://www.eppo.int/QUARANTINE/bacteria/Xylella_fastidiosa/XYLEFA_ds.pdf

http://www.efsa.europa.eu/fr/efsajournal/doc/3468.pdf

Exytaits de ce dernier document traduits sur l'excellent (et regretté puisqu'il a été arrêté) :

http://amgar.blog.processalimentaire.com/audit/sante-vegetaux-foyer-xylella-fastidiosa-en-italie-dommages-les-oliviers/

[2] Peut-on rappeler ici la lamentable affaire du viticulteur Emmanuel Giboulot qui a refusé de traiter sa vigne contre les cicadelles vectrices du virus du court-noué à titre préventif – pour lui-même et ses collègues ?

[3] http://xylellacodiro.blogspot.fr/2015/04/provisional-timeline-of-xylella.html

[4] http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/03/23/une-bacterie-menace-les-oliveraies-italiennes_4599246_3244.html

[5] Mais on la trouve ici :

http://www.jetdencre.ch/les-oliviers-du-salento-au-coeur-dune-psychose-aux-interets-multiples-8557

http://www.iltaccoditalia.info/sito/index-a.asp?id=26257

[6] http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/04/27/xylella-fastidiosa-accident-industriel_4623366_3232.html#WvrHAoGZ4drjkKBq.99

[7] http://aggie-horticulture.tamu.edu/fruit-nut/files/2010/10/pd-grapes.pdf

[8] http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/05/11/quatre-pour-mille-le-pari-ose-du-ministre-de-l-agriculture_4630896_3244.html

[9] http://www.cirad.fr/actualites/toutes-les-actualites/communiques-de-presse/2015/l-agriculture-climato-intelligente-pour-repondre-aux-enjeux-du-changement-climatique

http://agriculture.gouv.fr/Lutte-contre-changement-climatique-4-pour-1000

http://agriculture.gouv.fr/Cop21-le-4-pour-1000

[10] http://www.actu-environnement.com/ae/news/agro-ecologie-sol-carbone-solutions-cop21-climat-24425.php4

[11] http://www.lemonde.fr/biodiversite/article/2015/05/13/les-etats-unis-connaissent-des-pertes-d-abeilles-sans-precedent_4633089_1652692.html#DI86DmpiTcLaqsGa.99

[12] http://cmns.umd.edu/news-events/features/3020

[13] https://www.whitehouse.gov/sites/default/files/microsites/ostp/Pollinator%20Health%20Strategy%202015.pdf

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